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Contrôle des médias: Le Renouveau couvre la presse de billets de banque pour acheter la paix

Par Christophe Bobiokono Alors que les candidats à la Présidentielle peinaient à obtenir le financement légal de la campagne électorale,…

Par Christophe Bobiokono

Alors que les candidats à la Présidentielle peinaient à obtenir le financement légal de la campagne électorale, la Présidence de la République et le ministère de la Communication distribuaient des enveloppes à des publications bien ciblées. Dans une opacité digne de la mafia.

C’est une information qui circule de bouche à oreille dans le petit milieu de la presse camerounaise. Pour la présidentielle du 9 octobre 2011, le régime en place a offert des soutiens financiers à une partie des médias nationaux. La présidence de la République, à travers le cabinet civil, et le ministère de la Communication ont distribué, chacun séparément, des enveloppes à quelques promoteurs de journaux sélectionnés sur la base de critères restés secrets. L’opération n’a pas fait l’objet d’annonce dans la presse, ni d’aucun article de journaliste. Elle n’a pas nécessité la mise en place d’une commission, comme c’est souvent le cas avec l’aide publique à la presse. Tout s’est passé en espèces sonnantes et trébuchantes.

Concernant l’opération pilotée par le cabinet civil de la Présidence de la République, Emmanuel Gustave Samnick, directeur de publication du quotidien L’Actu, est la seule personne, parmi les bénéficiaires, qui accepte d’en parler à visage découvert. Suite à un court message électronique qui lui a été adressé sur le sujet, le jour même de l’élection, il n’a laissé planer aucun doute :« J’étais en France, écrit-il, quand le fils Njawé (Jules Njawé, ndlr) m’a appelé pour dire d’aller d’urgence à la Direction du cabinet civil (Dcc) décharger 15 millions Fcfa. Je lui ai envoyé un collaborateur. Il me rappelle le soir pour dire que le montant a été réduit à 10 millions Fcfa. C’est ce que je sais ». Le collaborateur en question a été reçu le 28 septembre par Martin Bélinga Eboutou, le Directeur du cabinet civil en personne, au Palais de l’unité et a reçu cette somme là de ses mains. De l’argent versé dans la caisse de cette entreprise.

La plupart des autres responsables de médias reçus par le Dcc ont multiplié des subterfuges, soit pour ne pas parler du sujet, soit pour parler sous anonymat, avec des tons qui diffèrent d’un individu à un autre. Contacté par l’auteur de ces lignes au téléphone le 15 octobre au soir, Haman Mana, directeur de publication du quotidien Le Jour a d’abord voulu s’enquérir du journal qui allait publier l’information, avant de donner rendez-vous pour le lendemain matin. Appelé au moment convenu, il ne donnera pas signe de vie. Il reviendra à la charge dans la mi-journée à travers un sms (court message électronique) pour localiser le chasseur de l’information. Devant l’immeuble abritant les bureaux du procureur de la République près le Tribunal de grande instance de Yaoundé où a lieu la rencontre, aucune réponse à la question posée : « vous n’avez pas la sérénité et la distance nécessaires pour traiter des informations concernant mon journal », dira-t-il dans sa fuite en avant…

Entourloupes
Le même jour, Séverin Tchounkeu, Directeur de publication de La Nouvelle Expression et promoteur d’Equinoxe radio et Tv, se montre menaçant : « Je ne réponds pas à ce genre de questions », dit-il, avant d’ajouter : « Allez voir les ordonnateurs des dépenses pour recueillir vos informations ». Plusieurs témoignages font cependant état de la présence de M. Tchounkeu à Yaoundé, le 27 septembre 2011, jour où la plupart des quotidiens et des radios et télés sont passés à la caisse. Parfait Siki, Directeur de la Rédaction de l’hebdomadaire Repères, garde, pour sa part, le mutisme sur le montant reçu et sur les détails de l’opération à laquelle il reconnaît avoir pris part. Thierry Ngogang, Responsable de l’Information à Spectrum Television (Stv) dit être totalement ignorant de l’opération. Même réponse de Jean-Baptiste Sipa, Directeur de publication du Messager. Qui précise n’avoir jamais reçu la moindre information sur le sujet en provenance de la Dcc.

Quant à Mutations, le quotidien de la South Media Corporation, le directeur de la publication, Alain Blaise Batongué, qui a été effectivement reçu par le Dcc, et le Directeur général de l’entreprise, qui ont reçu par mail notre demande d’informations, préfèrent répondre tous les deux aux abonnés absents. La réponse viendra du vice-Président du conseil d’administration de l’entreprise, Alphonse Soh, qui a reçu copie de notre mail. Il stigmatise au passage des« méthodes de mafia » (lire toute sa déclaration ci-dessous) : « si 3 millions (reçus de la Dcc)sont arrivés à la caisse de la Smc, écrit-il, il apparaît qu’en fait c’est 5 millions qui auraient été débloqués, la différence étant allée dans la poche d’un intermédiaire ». L’information donnée est en fait le compte rendu qu’en aurait fait M. Batongué.
En dépit du silence qui semble de règle chez la plupart des patrons de presse impliqués dans l’opération, les recoupements faits dans le cadre de notre enquête auprès de certains acteurs ayant requis l’anonymat aboutissent à quelques constances : de nombreux journaux et organismes de radio ou de télévision ont reçu des mains de Martin Belinga Eboutou de l’argent liquide. Les rendez-vous ont très souvent été pris par Jules Njawé, fils du défunt fondateur duMessager, qui était aussi chargé de conduire la plupart des « élus » auprès du Dcc. Les rencontres ont eu lieu à la Présidence de la République, pour la plupart, mais aussi au domicile de M. Belinga Eboutou ou encore dans un hôtel.

Intermédiaire.
De façon générale, la presse quotidienne et les radios et télévisions privées ont reçu 15 millions Fcfa chacun, exception faite du quotidien Le Jour dont le DP était indisponible le 27 septembre et qui n’a été servi que le lendemain, en compagnie des responsables de quelques hebdomadaires. Est-ce ce qui explique la décote de 5 millions sur le montant de 15 millions Fcfa qui lui avait été initialement annoncé ? Impossible de savoir. Selon nos informations, chaque hebdomadaire sélectionné recevait invariablement 5 millions Fcfa. M. Haman Mana, selon nos sources, aurait donc reçu 15 millions Fcfa, pendant que Séverin Tchounkeu, dont l’amitié avec le Dcc est un secret de polichinelle, a raflé la mise de. 45 millions Fcfa pour son groupe. Certains bénéficiaires auraient versé une commission à un « intermédiaire ». Martin Belinga Eboutou ? Jules Njawé ? L’information n’a pas pu être recoupée auprès de ce dernier, qui a mis son téléphone hors service depuis une semaine.

Au ministère de la Communication, autre robinet financier du système, il n’y avait point d’intermédiaires ou de commissions. Les entreprises de presse retenues comme bénéficiaires de cette « aide spéciale », selon les termes d’un responsable de la maison, ont été servies par le Secrétaire particulier du ministre lui-même. Mais ici aussi, c’est la loi du silence. L’intéressé, qui nous a reçu le 11 octobre dans son bureau, a dit son incapacité a communiquer le moindre chiffre autant sur l’enveloppe mise à la disposition du Mincom que sur les critères de choix et la liste des journaux bénéficiaires de l’attention du gouvernement.

Pour lui, c’est la Direction de la Communication privée du ministère qui devait avoir l’information. Le patron de cette direction, M. Mvoto Obounou, que nous avons rencontré quelques minutes plus tard, a confié être ignorant des chiffres. « Il faut voir au niveau du ministre lui-même pour savoir », nous a-t-il suggéré. Mais il a indiqué avoir soumis au ministre une liste d’une cinquantaine d’organes de presse à appuyer. Tous les quotidiens et tous les hebdomadaires ayant une périodicité régulière y étaient présents, a-t-il dit, tout comme les radio et télévision couvrant au moins une région du pays. Pour le reste, « le ministre était libre de discriminer ». Il assure ne rien savoir de ce qui s’est passé à la fin.

600 millions ?
Devant la presse rassemblée dans la salle des conférences de son département ministériel, le 12 octobre 2011, nous avons posé la question au ministre lui-même en évoquant la nécessité d’entourer de transparence la gestion des ressources publiques. M. Tchiroma Bakary s’est lancé dans la langue de bois : « Pourquoi voulez-vous que je vous donne le montant de l’enveloppe ? », a-t-il dit à l’auteur de ces lignes, avant de précisez qu’il était impossible de satisfaire tous les journalistes. Le budget mis à disposition devrait servir avant, pendant et après l’élection, a-t-il poursuivi. « Mais, chaque fois que nous nous sommes rendu compte qu’un titre majeur avait été oublié, nous avons trouvé le moyen de nous rattraper ».

Le ministre est donc resté totalement énigmatique sur l’enveloppe affectée à l’opération et n’a point expliqué pourquoi aucune publicité n’avait accompagnée la liste des entreprises sélectionnées. Tout s’est déroulé dans l’opacité. Mais certains collaborateurs plus ou moins du ministre, sous anonymat, témoignent qu’il aurait reçu 200 millions Fcfa du Trésor public sur instruction du Premier ministre alors que les attentes de son département ministériel se chiffraient à 750 millions Fcfa. Finalement, apprend-on d’un haut responsable, une rallonge de 400 millions de Fcfa a été accordée. Soit un total de 600 millions Fcfa. Pour Issa Tchiroma, chacun est responsable des chiffres qu’il avance.
Quoi qu’il en soit, c’est par coups de fils ou grâce aux téléphone arabe que les « élus » ont été appelés à passer à la caisse. « L’information circulait de bouche à oreille. Un de mes collègues à dû appeler le secrétaire particulier du ministre de la Communication pour savoir si notre journal était sur la liste », confie un journaliste du Messager. Finalement, le journal de Pius Njawé a reçu 2 millions Fcfa, comme l’a confirmé Jean-Baptiste Sipa. Pareil pour le quotidien Mutations dont le directeur de publication, Alain Blaise Batongué, est passé à la caisse. Certaines radios et télés auraient reçu 1,5 million Fcfa chacune. 500 mille Fcfa ont été affectés à chacun des hebdomadaires de la liste du Mincom. Mais, vu le refus du ministre à jouer la carte de la transparence, impossible d’être précis. Tout ce qu’on sait, c’est que le ministre a contenté des journalistes qui avaient pris son cabinet d’assaut à la découverte qu’il y avait « de l’argent pour certains seulement ». Des enveloppes de 50 mille Fcfa auraient été distribuées comme « frais de taxi » pour les calmer.

Pas de planche à billet
Au bout du compte, une multitude de questions persistent. Qu’est-ce qui justifie cette générosité inédite des pouvoirs publics (de par le nombre de journaux concernés et le volume des sommes allouées) à l’égard de la presse en pleine période de campagne électorale, alors que les candidats opposés au président Biya dans le cadre de la Présidentielle peinaient à recevoir, à ce moment là, l’argent consacré au financement officiel de la campagne électorale ? Quels sont les volumes des sommes mobilisées ici et là ? Combien d’organes de presse en ont bénéficié ? Quels étaient les critères de sélection ? Comment le fils de Pius Njawé s’est-il retrouvé dans le rôle d’intermédiaire ?
Un cadre du cabinet civil saisi par nos soins pour avoir la version du Dcc a nié totalement l’opération : « Il n’y a pas de planche à billets au cabinet civil », s’est-il avancé, très sûr de lui. Impossible d’obtenir le téléphone du Dcc ou de son adjoint, Joseph Le, que notre interlocuteur disait en séjour, le 9 octobre, dans une « zone non couverte par les opérateurs de téléphonie mobile ». Mais l’un des responsables des organes de presse reçu par Martin Belinga Eboutou indique qu’aucune consigne de soutien à l’égard d’un quelconque candidat n’a été donnée au moment de remettre l’argent. « Nous avons été invités à participer à l’apaisement. A éviter de relayer les appels à l’ingérence étrangère ou à la déstabilisation du pays ». L’indépendance des publications est-il resté sauf ? Les entreprises de presse en ont-elles toujours profité ? Bien malin qui pourrait répondre.

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