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Exclusion sociale, le Laakam se situe du mauvais côté

Par Arnaud Djemo Tamko Nous avons lu l'article sur les revendications faites par cette institution intello-traditionnelle à l'occasion des nominations…

Par Arnaud Djemo Tamko

Nous avons lu l’article sur les revendications faites par cette institution intello-traditionnelle à l’occasion des nominations à la Crtv. Nous avons lu, il y a quelques jours aussi, la lettre adressée par elle au président du Sénat, M. Niat Njifendji. Dans l’une ou l’autre de ces réactions épistolaires, le sujet de fond était l’exclusion des Bamilékés des sphères de décisions aussi bien que dans l’administration camerounaise.

La première remarque à faire alors, c’est que le Laakam en soi, signifie une classe de hauts dignitaires et gardiens de la tradition. C’est donc une classe de personnes qui se distinguent par son pouvoir, de la masse. Dans le cas présent, les deux signataires de ces pamphlets se distinguent de la masse, par leur savoir. Nous avons à faire à deux universitaires de renom. L’un philosophe, le Pr. Sindjoun, et l’autre internationaliste, le Pr Shanda. Pour avoir discuté à des occasions différentes pendant un moment avec l’un ou l’autre, dans le cadre des réflexions organisées par des institutions ou des tiers sur l’avenir du Cameroun, il faut dire que nous n’avons aucun doute sur leur volonté à amener le changement ou même sur leurs réelles intentions qui sont nobles. Mais ils s’y prennent mal.

Du simple fait qu’ils se revendiquent d’une classe intellectuelle, politique (ce que le laakam est apparemment) dans une société cosmopolite comme celle bamiléké, est la preuve qu’il existe au sein de cette même culture disparate, plus qu’une classe, qu’elle n’est pas unitaire. Nous ne parlerons pas d’unique, étant donné qu’il existe un peuple de bamilékés (plusieurs entités qui se revendiquent d’une identité culturelle mais qui reste plurielle). Il existe la société de ceux qui pensent parmi lesquels le Pr Sindjoun et le Pr Shanda, et celle de ceux qui ne pensent pas. C’est donc à une société oligarchique que nous avons affaire.

Le Pr Sindjoun, et le Pr Shanda sont dans leur rôle, le philosophe (penseur) à défaut de devenir Roi, doit guider, éclairer le Roi pour le bien de la cité. C’est le devoir de tout intellectuel sérieux. Proposer des pistes pour éviter toute forme d’injustice pouvant entraîner à la descente aux enfers de la cité. Même s’il est vrai que certains se sont parfois situés du mauvais côté de l’histoire ce qui n’est pas le cas ici. Leur action est légitime dans la mesure, où elle tente de fonder intellectuellement la justice en montrant les travers d’une société fondée sur le clientélisme et le tribalisme. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas le reconnaître. Et ceux qui prétendront que l’économie a été « laissée » aux bamilékés devront expliquer pourquoi et comment un autre peuple n’a pas eu ce même mérite. Les hommes n’ont pas tous le même talent. Faut-il ici faire un renvoi à la parabole des talents pour comprendre que Dieu ne donne pas équitablement mais que chaque talent vaut pour ce qu’il est et qu’en tant que tel, il vaut mieux l’exploiter plutôt que de l’enterrer?

Karl Marx, que le Pr Sindjoun affectionne d’une manière ou d’une autre et que le Pr Shanda connaît aussi bien, à montrer que le seul clivage qui existe dans une société est un rapport inégal de classe. On arguera ici que c’est valable pour une société industrielle où on peut clairement identifier et distinguer la bourgeoisie du prolétariat. Mais cela reste valable pour nous aussi, et c’est dans les détails que Frantz Fanon a évoqué cela dans Les Damnés de la terre. Nous n’y reviendrons pas. Mais, on doit remarquer que véritablement au Cameroun, il y a une classe de ceux qui ont et une classe de ceux qui n’ont rien. Dans la première, il y a la bourgeoisie intellectuelle, dont l’embourgeoisement monstrueux c’est fait avec leur nomination à des postes de responsabilités dans les plus hautes sphères du pouvoir. Ceux-là, ils appartiennent à la tribu plus ou moins proche du pouvoir. Les liens de consanguinités tribales et ethniques sont le critère de leurs nominations politiques.

Il y a aussi la bourgeoisie économique. Ce sont des personnes dont le pouvoir économique a servi à se faire une place au soleil. Ils appartiennent eux, aux régions de l’Ouest, du Nord ou de son Extrême. Véritable cheville ouvrière du pouvoir en place, ils se servent de l’argument financier pour acheter les consciences individuelles parfois au prix du chantage. La construction des écoles, des hôpitaux ou autres structures publiques est conditionnée par l’élection de leur protégé. Ils peuvent ainsi bénéficier des largesses du pouvoir sur les taxes, les impôts et autres magouilles contribuant à augmenter leur capital. Ces deux catégories, malgré la différence de la source de leur embourgeoisement, militent, travaillent pour la même cause. A savoir, conserver le pouvoir et s’enrichir. C’est ainsi d’ailleurs qu’est née l’impunité et les distractions massives de deniers publics connues par le Cameroun depuis 1982. Ces sommes faramineuses étant considérées comme des récompenses légitimes de leur dévouement et de leur pouvoir à endormir les masses.

De l’autre côté, il y a le peuple, la société. Le reste. Ceux qui n’appartiennent pas à ces catégories. Ceux qui n’ont pas de fonctions politiques, pas parce qu’il ne leur est reconnu aucune capacité particulière à diriger, mais parce que personne de ces deux catégories précédentes n’a soutenu la candidature à un poste de responsabilité. Le Pr Sindjoun est sans doute le mieux placé pour savoir que c’est n’est pas sa bamilékétude qui lui vaut d’être à l’extérieur du pouvoir, mais ses positions. Il ne veut pas faire allégeance au Prince, parce que la vérité qui est au c ur de la philosophie lui tient à c ur que le poste. Il en va de même pour le Pr Fabien Eboussi, qui n’est pas bamiléké mais dont la tête énerve le pouvoir en place tant et si bien qu’on ne veut pas le voir dans un amphi.

Il est donc inconcevable et inadéquat, de poser le problème d’exclusion sociale au Cameroun en terme de tribus. Les Paradoxes du pays organisateur de Charles Atéba Eyené (paix à son âme) illustre de manière pathétique, cette distance qui sépare ceux qui gouvernent de ceux qui ne gouvernent pas, qu’ils soient ou non du pays organisateur. Le style de vie arrogant, le luxe insolent d’une catégorie aux affaires qui a pour elle la police, les logements décents, l’eau, la lumière et qui accède facilement à tous ce que désirent leurs c urs, étale de l’autre côté la misère d’une classe incapable de se soigner, d’avoir accès à de l’eau potable, à l’électricité et aux soins élémentaires.

En terre bamiléké ou ailleurs, cette vérité est partout la même. Seuls quelques-uns dans chaque village ont ces maisons, voitures et autres, qui font rêver. Et ces quelques-uns se recrutent la plupart du temps, dans la catégorie de ceux qui sont aux affaires. Fotso Victor, Kounchie Albert, Sohaing (paix à son âme) Manfouo David, Fogning (paix à son âme), etc. sont autant de bamilékés qui bénéficient des largesses du pouvoir en place ou qui en ont bénéficié. Eux en retour, ils ont le même mode de traitement envers leurs frères et enfants du village. Ils ouvrent une liste, dans les associations estudiantines, ou autres cercles de jeunes ou de vieux, et exigent que les noms de ceux qui votent pour le compte du RDPC soient recensés. C’est sur cette base qu’eux en retour offrent ou n’offrent pas. Il s’agit là d’une forme de clientélisme et de favoritisme qui est propre à chaque tribu, et qui ruine donc toute analyse politique au Cameroun fondée sur le tribalisme comme mode de gouvernement.

Il y a un mauvais usage du talent pur et simple. Les uns se distinguent comme des intellectuels, il aurait été normal de leur donner des postes qu’ils méritent. Les autres par leur capacité à faire des affaires, il aurait aussi été logique de les laisser faire. Mais lorsque ce mode de recrutement est basé sur l’intérêt que le pouvoir en lui-même tire des uns et des autres, non pour l’intérêt commun, mais pour sa propre préservation, cela pose un problème dont la solution ne peut-être une répartition équitable des postes politiques ou administratifs, mais plutôt un juste usage de chaque talent précédé par un mode de recrutement fondé sur le simple mérite et non plus sur la tribu.

Poser le problème de l’exclusion sociale au Cameroun, c’est reconnaître que même au sein de la tribu, il faut appartenir à une classe pour espérer s’illustrer, se démarquer, et bénéficier d’un poste. Par conséquent, il n’existe que deux classes, celle de ceux qui gouvernent et en tirent tous les avantages, et la classe de ceux qui ne gouvernent pas et sont délaissés. Toute autre interprétation viendrait simplement à envenimer une haine tribale, qui servira certainement non pas les intérêts de la tribu qui vaincra, mais ceux de ses élites. Fils de Bandjoun, je retiens une chose courante quand vous discutez avec quelqu’un qui pense qu’il incarne une autorité (traditionnelle, intellectuelle, économique, etc.) soit par lui-même ou par héritage, il commence par vous interrogez sur votre généalogie: «o be mo woue?», «de qui es-tu le descendant?». En d’autres termes, d’où tires-tu ta légitimité? J’espère que le Laakam ne me posera pas cette question, mais essaiera de réfléchir sur une autre piste pour résoudre un problème qui est une «véritable pierre dans la chaussure du Cameroun».

Par ailleurs, si le Laakam continue dans cette logique, il soutiendra simplement intellectuellement, les intérêts d’autres oligarques de la culture bamiléké non pas dans l’intérêt de tous les bamilékés, mais dans leur intérêt propre. Ce qui serait sans doute contraire à l’éthique que nous reconnaissons à l’un ou l’autre des signataires de ces différentes lettres, et mettrait en péril les fondations de la société juste qu’ils tentent de construire. Sans avoir leur intelligence ni leur expérience, nous n’en sommes pas moins observateur de ce désastre politique qui s’entretient.


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