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Une enquête sulfureuse autour du scandale de l’avion présidentiel

Par Christophe Bobiokono Il avait l'ambition de faire un livre qui donne toutes les clés de compréhension de l'un des…

Par Christophe Bobiokono

Il avait l’ambition de faire un livre qui donne toutes les clés de compréhension de l’un des plus retentissants scandales de la gouvernance publique au Cameroun. Mais, le penchant de Boris Bertolt pour certains protagonistes de l’affaire fini par le rattraper. A la fin, l’ouvrage apparaît comme le support d’une nouvelle plaidoirie en faveur de M. Fotso Yves-Michel et de son acolyte Marafa Hamidou Yaya.

C’est un sujet qui n’a pas arrêté de passionner les Camerounais, plus de 13 ans après les premières escarmouches publiques de certains des principaux protagonistes de ce qui est un authentique scandale d’Etat. Ancien reporter des quotidiens camerounais Le Jour et Mutations, Boris Bertolt (Un jeune Camerounais contrairement à ce que laisse penser son nom) a décidé d’en faire un sujet de grande enquête. Et son livre intitulé «L’avion du président», entièrement consacré à ce scandale d’Etat, a paru en août dernier au Cameroun et en Europe. L’ouvrage s’arrache comme de petits pains, à en croire les échos donnés dans les réseaux sociaux ainsi que le témoignage de l’éditeur, «Les éditions du Schabel», dont le promoteur, Haman Mana, dit n’avoir jamais connu par le passé pareil succès sur le marché pour un livre nouvellement mis en vente.

Ce «succès» pouvait être prévisible. Le sujet est en effet au centre de plusieurs procès (en cours ou achevés) qui ont conduit en prison une bonne brochette de personnalités imminentes : un ancien Premier ministre, M. Ephraïm Inoni, deux anciens ministres d’Etat, secrétaires généraux de la présidence de la République, Marafa Hamidou Yaya et Jean Marie Atangana Mebara, sans compter Yves-Michel Fotso, charismatique et non moins controversé capitaine d’industrie devenu à sa façon chouchou des médias. Certaines de ces personnalités ont été accusées d’avoir comploté pour renverser le président Biya et accaparer le pouvoir. Les procès qui se sont multipliés au sujet de la gestion catastrophique faite de la colossale somme de 40 millions de dollars américains (près de 30 milliards de francs à l’époque des faits) sortie des caisses de l’Etat pour l’acquisition d’un avion présidentiel sont loin d’avoir éclairé tous les contours du scandale. Le fait pour un journaliste d’enquêter sur l’affaire ne pouvait que faire saliver l’opinion publique.

Boris Bertolt est-il parvenu à étancher la soif du public au sujet de l’affaire de l’avion du président de la République ? La réponse est oui si l’on en croit les échos donnés par certains des premiers lecteurs. Pourtant, pour un observateur qui a suivi attentivement autant les joutes médiatiques des principaux acteurs du scandale que les procès qui se sont succédé jusqu’à la cour suprême, l’ouvrage de l’ancien reporter de Mutations en rajoute sans doute à la confusion. Il est parsemé de nombreuses contrevérités, de nombreux silences sur des épisodes importants du processus malheureusement foireux de l’achat de l’avion présidentiel, de multiples manipulations de dates importantes. et un parti-pris pour certains acteurs clés du processus que l’auteur refuse cependant d’assumer.

Rappel des faits
Un bref rappel de l’histoire paraît nécessaire pour bien comprendre l’ouvrage de Boris Bertolt. En 2000, M. Yves-Michel Fotso, vice-président du conseil d’administration de la Commercial Bank of Cameroon (CBC), fleuron du Groupe Fotso, est nommé directeur général de la Cameroon Airlines (Camair), entreprise publique de transport aérien dont il est déjà administrateur à ce moment-là. M. Marafa Hamidou Yaya est secrétaire général de la présidence de la République. A ce titre, il est chargé par le président de la République de coordonner le processus d’achat d’un avion pour les voyages du chef de l’Etat.

Dès juillet 2001, le nouveau DG de la Camair saisit le constructeur aéronautique Boeing pour s’informer des conditions d’achat d’un appareil de marque Boeing Business Jet de 2ème génération (BBJ-2) pour le président de la République. L’offre de Boeing reçue, Yves-Miche Fotso négocie avec un tiers, la société américaine Gia International, le financement de l’achat en location-vente (leasing) du BBJ-2 que la présidence de la République veut acquérir. Cette société est supposée être en relation d’affaires avec la Camair à cette période. Elle loue deux avions à la compagnie camerounaise de transport aérien. Le responsable de la Camair et celui de Gia International vont signer une convention de financement du BBJ-2 le 14 août 2001. Le ministre d’Etat Marafa Hamidou Yaya est tenu informé de toutes ces démarches par le DG de la Camair.

Quelques jours plus tard, M. Marafa Hamidou Yaya convie dans son bureau à la présidence de la République le ministre de l’Economie et des Finances, Michel Meva’a M’Eboutou, le chef de l’Etat-major particulier du président de la République, Blaise Benae Mpecke, et le DG de la Camair pour ce qui apparaît aux yeux de certains participants comme la réunion de lancement du processus d’achat de l’avion présidentiel. Le problème est posé par Marafa Hamidou Yaya qui donne ensuite la parole au représentant de l’Etat-major particulier et au DG de la Camair pour présenter respectivement le type d’avion dont l’achat est envisagé et le mode de financement entrevu (en fait arrêté). Des discussions vont suivre. Une autre réunion va se tenir sur le même sujet en ces mêmes lieux. La concertation débouche sur la sortie des caisses du Trésor public (en fait de la SNH) d’un pactole de 31 millions de dollars US (plus de 24 milliards de francs) comme avance du paiement de l’avion présidentiel dont le coût global pour l’appareil près à l’usage est fixé à 65 millions de dollars US.

Atangana Mebara arrive.
Cet argent est viré au compte de Gia International pour versement à Boeing, selon la correspondance du ministre de l’Economie et des Finances adressée à la Société nationale des Hydrocarbures (SNH). 29 des 31 millions de dollars ne parviendront jamais au constructeur aéronautique. Seuls 2 millions de dollars US versés pour réserver l’avion chez Boeing sont arrivés à bon port. Alors que le BBJ-2 devrait sortir des chaines de Boeing le 4 octobre 2001 pour intégrer l’atelier de Jet Aviation, entreprise suisse chargée de l’ameublement intérieur de l’appareil et de la peinture extérieure, cet avion ne sera jamais livré. Mars et octobre 2002, les deux nouveaux rendez-vous annoncés pour la livraison de l’avion passent. Toujours pas d’avion. Qui ne sera d’ailleurs jamais livré en dépit d’autres décaissements d’argent du Trésor public.

Entre-temps, en août 2002, Marafa Hamidou Yaya est remplacé au secrétariat général de la présidence de la République par Jean-Marie Atangana Mebara. C’est à l’initiative de ce dernier que le pot aux roses sera découvert. L’ambassadeur du Cameroun à Washington DC, Jérôme Mendouga, se rend en effet au siège de Boeing pour comprendre ce qui ne tourne pas rond. Il dressera un rapport qui indique que l’essentiel de l’argent décaissé pour l’achat de l’avion présidentiel n’est jamais arrivé chez Boeing. L’avion est toujours disponible, renseigne-t-il, mais le constructeur aéronautique fixe des conditions pour son acquisition. L’ambassadeur suggère que le Cameroun traite désormais directement avec Boeing. Que le projet d’achat de l’avion présidentiel jusqu’ici caché au FMI et à la Banque Mondiale fasse l’objet de plus transparence vis-à-vis de ces institutions. Que le Trésor public mette à la disposition de Boeing au moins 4 millions de dollars supplémentaires si l’Etat veut toujours acquérir l’avion.

5 millions de dollars seront virés du compte de la SNH pour celui de Boeing. Et alors que le processus d’achat du BBJ-2 semble relancé, il va connaître un nouveau coup d’arrêt en juin 2003. Informé du projet, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international veulent avoir tous les détails de l’affaire. Le chef de l’Etat se rebiffe et suspend le processus. Boeing détient en ce moment au total 9 millions de dollars (dont 2 millions versés par Yves-Michel Fotso) dans son compte ouvert au nom du Cameroun sur les 36 millions de dollars déjà sortis des caisses de l’Etat. Le reste du pactole, 29 millions de francs, se trouve entre les mains de Gia International.

Zones d’ombre.
La présidence de la République va opter pour la location d’un avion, un vieux Boeing 767 qu’elle entend utiliser pendant trois ans en attendant l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative Pays pauvre très endetté (Ppte). L’avion en question subit une cure de jouvence. Le 24 mai 2004, le jour où cet appareil transporte le chef de l’Etat pour la première fois, un incident banal mal géré par le pilote fait paniquer Paul Biya et tous ceux qui sont à bord de l’aéronef. A la descente de l’avion à Paris, le président de la République décide de ne plus y remettre ses pieds. C’est ainsi que cet avion est retourné à son propriétaire, la compagnie Boeing. Cette dernière exige et obtient une réparation pour la rupture jugée abusive du contrat. C’est dans la cagnotte des 9 millions de dollars détenus par Boeing que viendra le paiement. Depuis, le Cameroun est sans avion, sans une bonne partie des 36 millions de dollars sortis de la SNH.

L’enquête de Boris Bertolt permet-elle de comprendre comment l’argent du Cameroun est sorti si facilement du Trésor public sans que l’avion présidentiel soit livré ? Si les 247 pages de l’ouvrage contiennent quantité d’informations intéressantes pour le lecteur, elles ne permettent pas d’éclairer de nombreuses zones d’ombre de l’affaire. L’une de ces zones d’ombre concerne les raisons qui ont conduit en 2001 le ministre de l’Economie et des Finances, Michel Meva’a M’Eboutou à faire virer 31 millions de dollars dans le compte de Gia International, alors que rien ne garantissait que cet argent parviendrait au constructeur Boeing.

Marafa Hamidou Yaya, chef du projet à son lancement, a toujours déclaré que la décision de M. Meva’a M’Eboutou avait été prise à son insu et en violation du mécanisme validé par ses soins, qui prévoyait que le Cameroun, plutôt que de virer de l’argent dans le compte de l’intermédiaire Gia International, émette plutôt une lettre de crédit à paiement différé (stand by letter of credit – Sblc). Selon Marafa, soutenu par M. Fotso, cette lettre était un moyen de paiement sécurisé qui aurait évité au Cameroun de perdre son argent.

Tout au long de son ouvrage, comme en page 88, Boris Bertolt embrasse cette thèse, sans la moindre réserve. Pourtant, il évoque lui-même dans son livre le contrat signé entre Camair et Gia International le 14 août 2001, c’est-à-dire une semaine avant le déblocage des fonds. Ce contrat prévoit pourtant bien que la Camair paie une avance de 31 millions de dollars par un dépôt en espèces («cash deposit») de cette somme dans le compte bancaire de Gia International au plus tard le 24 août 2001. Il n’y est mentionné nulle part la Sblc. Il y est plutôt indiqué que l’avion sera réceptionné le 4 octobre 2001. Avec le recul, on constate que le Cameroun s’est bien acquitté de son obligation, mais Gia International n’a jamais été en mesure d’obtenir livraison de l’avion chez Boeing pour avoir confisqué le paiement.

Luttes de clans
Dans le verdict rendu par la cour suprême du Cameroun qui condamne Marafa Hamidou Yaya et Yves-Michel Fotso à 20 ans de prison pour le détournement en coaction des 29 millions de dollars, ce contrat du 14 août 2001 est présenté comme la preuve des man uvres de l’ancien secrétaire général de la présidence de la République et de l’ancien DG de la Camair. Cette information capitale échappe à l’auteur et montre que certaines informations contenues dans l’ouvrage n’ont pas fait l’objet d’une mise à jour en dépit de la survenance d’éléments nouveaux, comme ceux mis en exergue par la plus haute juridiction du pays. L’auteur continue de ce fait de clamer à longueur de pages que Michel Meva’a M’Eboutou avait fait virer les 31 millions de dollars au mépris d’un prétendu mécanisme validé par M. Marafa Hamidou Yaya.

D’autres explications, prises de positions ou omissions de Boris Bertolt dans son livre ne manquent pas d’intriguer : il ne donne aucune explication sur le fait pour la police judiciaire, chargée d’enquêter sur l’usage peu orthodoxe de l’argent destiné à l’achat de l’avion présidentiel, n’a jamais rien dit au sujet de la destination réellement prise par les 29 millions de dollars. il évoque des luttes de clans (des pro Marafa d’un côté et des pro Atangana Mebara de l’autre) à l’origine de l’échec de la livraison de l’avion présidentiel (lire bonnes feuilles ci-dessous), en minimisant la confiscation de l’argent destiné à Boeing par l’intermédiaire Gia International, argent sans lequel l’avion n’aurait jamais pu être livré. Le livre ne donne pas toujours la possibilité aux protagonistes de ces clans supposés de donner leur version des faits sur des épisodes importants du processus d’acquisition de l’avion présidentiel.

Amadou Ali, ministre de la Justice à l’époque de l’ouverture de l’enquête judiciaire sur l’affaire de l’avion présidentiel, Pascal Magnaguemabe, juge chargé d’enquêter sur le dossier et responsable de l’inculpation de M. Marafa Hamidou Yaya et Yves-Michel Fotso, Jérôme Mendouga, ambassadeur du Cameroun aux USA qui a découvert qu’une partie de l’argent seulement était arrivée chez Boeing, Hubert Patrick-Marie Otele Essomba et Francis Nana, qui ont soutenu que la distraction des fonds destinées à l’achat de l’avion présidentiel était le fait de Yves-Michel Fotso, via de nombreuses sociétés écran, notamment Gia International, sont présentés dans l’ouvrage de façon très désavantageuse. C’est à peine si leur opinion est sollicitée sur des faits qui les mettent en scène.

uvre inachevée
En revanche, les prouesses de l’ancien bâtonnier Akere Muna sont célébrées malgré le caractère fortement contesté de certaines de ses affirmations, notamment au sujet du recouvrement allégué par cet avocat d’une partie des fonds destinés à l’achat de l’avion présidentiel. Le chapitre du livre, au titre évocateur («L’Etat du Cameroun dédommagé»), dans lequel Me Akere Muna est présenté en super star, achève de convaincre le lecteur attentif que l’auteur a un parti-pris non assumé pour M. Fotso et M. Marafa Hamidou Yaya. Il apparaît en effet, selon la démonstration de Boris Bertolt, que l’ancien DG de la Camair et son compagnon d’infortune ont été jugés pour rien. Aucune distance n’est en effet prise avec les déclarations de Me Akere Muna selon lesquelles le Cameroun aurait reçu en dédommagement «un Boeing 767-200 en location par Gia International à la Camair d’une valeur de 16 millions de dollars». Il est pourtant connu que l’avion en question était cloué au sol avant même le départ de M. Fotso de la Camair. Il a été vendu à la casse.

Au total, si l’ uvre du journaliste Boris Bertolt offrait la possibilité au lecteur d’être édifié sur l’affaire de l’avion présidentiel, elle laisse un arrière-goût d’inachevé. Certaines coquilles, laissent penser que la sortie du livre a été précipitée. Et l’usage de sources anonymes pour faire des affirmations favorables à l’ancien DG de la Camair ou à M. Marafa Hamidou Yaya, dans une affaire où tous les principaux acteurs du dossier (en dehors de Paul Biya) se sont déjà exprimés, ne laisse plus planer aucun doute sur l’objectif de cet ouvrage. C’est en fait une nouvelle tribune pour la défense de la cause de l’homme d’affaires. Un objectif incompatible avec la grande enquête journalistique à laquelle on pouvait s’attendre de l’ancien reporter audacieux de Mutations, qui a refusé de prendre de la distance avec certaines de ses sources.

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Marafa Hamidou Yaya.
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