Le choc frontal entre Jean Baptiste Ketchanteng du MANIDEM et Célestin Bedzigui du PAL.
Le débat sur la représentation politique au Cameroun prend un tour explosif. D’un côté, le journaliste Jean Baptiste Ketchanteng dénonce une « dérive tribaliste » qu’il impute au parti au pouvoir, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC). De l’autre, Célestin Bedzigui, chef traditionnel et président du Parti de l’Alliance Libérale, plaide pour une réforme institutionnelle fondée sur des collèges électoraux distincts afin de protéger les « populations de souche » dans certaines régions stratégiques.
Ketchanteng : le refus d’une « guerre tribaliste »
Dans sa réponse aux propositions de Bedzigui, Ketchanteng adopte un ton frontal. Il accuse le RDPC d’instrumentaliser les appartenances ethniques pour pallier une impopularité croissante à l’approche de la fin du long cycle ouvert sous Paul Biya, successeur d’Ahmadou Ahidjo.
Pour le journaliste, le vote communautaire n’est ni intrinsèquement bon ni mauvais ; il devient toxique lorsqu’il est « pourri par la corruption des élites ». Il oppose les solidarités historiques, celles qui soutinrent Ruben Um Nyobè dans son combat indépendantiste aux communautés actuelles qu’il juge affaiblies, fragmentées et manipulées.
Ketchanteng voit dans la mise en avant de la tension entre Bamiléké, Beti ou Sawa une stratégie politique destinée à conserver le pouvoir, notamment dans des bastions comme Yaoundé et Douala. Il accuse le pouvoir d’agiter la peur d’une domination démographique pour masquer l’absence de réponses aux priorités sociales : sécurité, emploi, santé, éducation.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
Bedzigui : encadrer la démocratie « à la camerounaise »
Face à ces critiques, Bedzigui développe une réflexion plus institutionnelle. Partant du constat que, dans la pratique, les comportements électoraux restent largement structurés par l’appartenance communautaire, il estime que la démocratie camerounaise doit intégrer cette réalité plutôt que la nier.
Selon lui, l’urbanisation rapide de villes comme Yaoundé et Douala a créé un déséquilibre démographique susceptible de « diluer » la représentation des populations autochtones du Centre et du Littoral.
S’appuyant sur le préambule de la Constitution qui prévoit la protection des minorités et des populations autochtones, il propose la création de deux collèges électoraux :
un collège A, réservé aux populations de souche de la région ;
un collège R, regroupant les résidents originaires d’autres régions.
La répartition des sièges serait asymétrique : jusqu’à 90 % pour le collège A aux législatives, 80 % aux municipales, afin de garantir une majorité qualifiée aux autochtones tout en assurant une représentation minoritaire aux résidents.
Bedzigui invoque des précédents institutionnels, notamment l’élection des conseillers régionaux par collèges distincts, pour défendre la légitimité de son schéma. À ses yeux, cette réforme préviendrait frustrations et conflits en sécurisant la représentation locale.
Deux visions irréconciliables ?
Au fond, le désaccord dépasse la technique électorale. Ketchanteng défend une citoyenneté politique affranchie des appartenances ethniques, qu’il associe à un combat postcolonial inachevé. Bedzigui, lui, assume une lecture communautaire du vote et propose d’en faire le socle d’un nouvel équilibre institutionnel.
Entre dénonciation d’une « ethnicisation » dangereuse et plaidoyer pour un réalisme communautaire, le débat révèle une fracture profonde sur la nature même de la nation camerounaise et les voies de sa cohésion. La question demeure : la réforme proposée serait-elle un garde-fou contre la marginalisation, ou le prélude à une fragmentation institutionnalisée du corps politique ?




